La mission d'information a enfin procédé à
l'audition de M. Jean-Claude
Tricoche, secrétaire national de l'Union nationale des
syndicats autonomes (UNSA), chargé de la formation
professionnelle.
M. Jean-Claude Tricoche
a d'abord noté que l'UNSA, n'étant pas représentative au
titre de l'arrêté du 31 mars 1966, n'était pas impliquée
dans la gestion paritaire de la formation continue, bien que
gestionnaire de quelques organismes paritaires collecteurs agréés
(OPCA). Ceci lui assure une indépendance toute particulière
dans l'analyse et dans l'appréciation des mécanismes du système
de formation professionnelle.
L'articulation des formations initiales et
continues, non acquise en France, devrait donner un sens au
concept de formation tout au long de la vie. En ce qui concerne
la formation initiale, la question se pose de la productivité
du système : trop de jeunes sortent du système sans
qualification suffisante, ce qui ne favorise pas l'insertion
professionnelle, la gestion des évolutions professionnelles et
la sécurisation des parcours. Il ne faut pas se satisfaire de
cette situation, mais agir afin de diversifier les modes d'accès
à la connaissance et au savoir, en développant les formations
en alternance, en améliorant la visibilité des formations, en
améliorant l'orientation, en impliquant mieux le monde économique
dans la formation initiale, en gérant la situation des jeunes
non qualifiés. Or la réforme de 2004 n'a pas pris en compte
cette problématique. Les partenaires sociaux avaient pourtant
attiré l'attention du ministère du travail sur l'opportunité
de redéployer une partie des moyens de la formation initiale
vers les jeunes sortis prématurément du système. L'objectif
était de créer un dispositif de « formation qualifiante
différée » sous la forme d'un « droit de tirage »
ouvrant la possibilité d'une éducation différée. Il
s'agissait, dans le souci de la véritable égalité, de donner
à ceux qui n'ont pas eu en cours de formation initiale le même
rythme d'acquisition des connaissances que les autres une deuxième
chance intervenant après une expérience de la réalité du
travail.
M. Jean-Claude Tricoche
a estimé qu'il fallait aussi s'attaquer à l'insertion des
jeunes, qui est l'objet d'un grand nombre de politiques
difficiles à démêler et à évaluer. Il faudrait que les
jeunes et les acteurs aient le choix entre deux ou trois
dispositifs facilement identifiables. L'UNSA avait proposé, à
cette fin, de créer un unique contrat en alternance, appelé
« contrat de formation et insertion en alternance »,
et unifiant le contrat de professionnalisation et le contrat
d'apprentissage. Avec l'évolution du contrat d'apprentissage
vers l'insertion et celle du contrat de professionnalisation
vers la formation différée, ces deux dispositifs ont en effet
tendance à se croiser, le choix entre eux dépendant de
l'existence de mesures incitatives ou de la connaissance de l'un
ou l'autre dispositif par les intéressés. Un dispositif
unique, destiné à accompagner la première entrée dans
l'emploi et visant la qualification des jeunes, pourrait donc
utilement être mis en place.
De fait, la sécurisation des parcours
professionnels passe par celle de la première entrée dans
l'emploi. Les études générationnelles du Centre d'études et
de recherches sur les qualifications (Cereq) montrent ainsi que
plus de la moitié des jeunes intégrant sans qualification le
marché du travail sont encore en difficulté sept ans après.
M. Jean-Claude Tricoche
a poursuivi son exposé en regrettant que la formation continue
reste de son côté assise sur le concept obsolète d'emploi à
vie dans l'entreprise. Il faudrait reconstruire partiellement la
formation professionnelle à partir de l'individu, le droit à
la formation étant en partie attaché à la personne, et non
plus à l'emploi dans une entreprise. A cet égard, la négociation
qui a précédé l'accord national interprofessionnel de 2003,
repris par la loi du 4 mai 2004 relative à la formation
professionnelle tout au long de la vie et au dialogue social, a
abouti à un compromis insatisfaisant dans certains domaines.
Tels est en particulier le cas du droit individuel à la
formation (DIF), les partenaires sociaux n'ayant pas pu
s'entendre véritablement sur l'application de ce dispositif. Le
législateur aurait pu, en fonction de cette situation, prendre
l'initiative d'assurer la transférabilité du DIF.
Le système de formation doit naturellement
viser l'adaptation des salariés aux évolutions internes de
l'entreprise qui les emploie, l'entreprise étant alors
responsable de la mise en oeuvre des dispositifs correspondants,
mais il doit aussi tenir compte de la réalité contemporaine du
travail, la mobilité accrue de l'emploi en particulier, et
donner aux salariés la possibilité de développer les compétences
susceptibles d'assurer leur employabilité tout au long de leur
vie professionnelle. Cette problématique ne peut guère être
prise en compte par l'employeur du moment, à qui il
n'appartient pas d'assurer « l'employabilité à vie ».
Aussi bien faut-il que l'individu gère de façon autonome une
partie de sa formation continue. Le DIF exprime cette idée,
mais il reste attaché à l'entreprise, l'initiative du salarié
étant encadrée en droit, et plus encore dans les faits,
l'information des salariés n'étant pas suffisante pour
susciter l'« appétence » des moins qualifiés pour
la formation. A cet égard, l'échec de la réorientation de la
formation vers les moins qualifiés montre que le système
souffre d'un grave défaut de pilotage.
Il faut donc que le DIF dépende de
l'initiative de l'individu. Il faut aussi assurer à l'individu
l'accompagnement susceptible de lui offrir la visibilité nécessaire
sur les compétences à posséder dans l'entreprise, sur le
marché du travail, dans son espace territorial, afin de lui
donner la possibilité de construire efficacement ses
perspectives professionnelles. Dans cette optique, les
partenaires sociaux devraient mettre en oeuvre des dispositifs
d'information et d'orientation à l'intention des salariés et
perdre moins de temps à gérer la collecte financière de la
formation professionnelle.
M. Jean-Claude Tricoche
a précisé que le droit individuel à la formation pourrait être
alimenté par les entreprises selon le principe d'un « droit
de tirage » compensant une formation initiale non achevée,
par les pouvoirs publics en fonction des besoins de l'économie
locale ou nationale, ou encore par les partenaires sociaux en
fonction des politiques de branche.
L'employabilité, a-t-il encore indiqué, est
aussi liée à l'anticipation, c'est-à-dire à la capacité des
entreprises et de l'ensemble des acteurs de faire des
projections à court ou moyen terme sur l'évolution de l'emploi
et des qualifications. Cette démarche n'est mise en oeuvre que
dans des situations d'urgence, comme l'illustre le fait que les
dispositifs de gestion prévisionnelle des emplois accompagnent
essentiellement le lancement des plans sociaux. Les
observatoires de l'emploi mis en place par les partenaires
sociaux représentent certes un effort louable, mais ils
devraient dépasser l'approche macro-économique et diffuser des
données concernant les secteurs et les métiers dans les
territoires. Ceux-ci restent en effet au centre des problématiques
de la recherche d'emploi. Il est vrai cependant, l'anticipation
impliquant le recueil d'informations intéressant la stratégie
des entreprises, qu'elle implique l'existence d'une certaine
confiance entre les partenaires sociaux, qui n'est pas acquise
dans notre pays.
M. Jean-Claude Tricoche
a évoqué ensuite le rôle des OPCA, jugeant aventureux de
proposer de retirer à ceux-ci la gestion des fonds de la
formation. Pour autant, l'essentiel de l'effort des OPCA est
consacré à la collecte et entraîne une manière de captation
des financements par les professions. A titre d'exemple, il a
indiqué que dans une OPCA interbranches il y avait autant de féodalités
que de branches, chacune gérant au moyen du système des
sections professionnelles sa part des sommes dédiées au plan
de formation. Seuls les crédits du congé individuel de
formation (CIF) sont totalement mutualisés par les Fonds de
gestion des congés individuels de formation (FONGECIF) et échappent
à l'emprise des secteurs professionnels. La solidarité
interprofessionnelle est donc très limitée. Même le transfert
d'un secteur à l'autre des surplus des fonds mutualisés est
difficile, sauf en ce qui concerne les montants passant par le
fonds unique de péréquation (FUP). Le problème est alors de
savoir si le rôle des partenaires sociaux est de collecter ou
de bien dépenser.
M. Jean-François Humbert
a demandé s'il fallait regrouper les OPCA de branche afin de
leur donner une « masse critique » leur permettant de développer
leurs services aux entreprises et aux salariés, et quels
services pourraient être développés de la sorte.
M. Jean-Claude Tricoche
a répondu que deux OPCA interprofessionnels étaient représentés
au niveau territorial, l'association de la gestion de la
formation des salariés (AGEFOS) et les organismes paritaires
collecteurs agréés régionaux (OPCAREG), cette situation étant
explicable par l'incapacité des employeurs à s'entendre et par
l'existence subséquente de deux financements du paritarisme. Il
faudrait laisser subsister un seul OPCA interprofessionnel au
niveau régional. Il faudrait par ailleurs que l'essentiel des
fonds prélevés sur les entreprises soit connu et disponible au
niveau régional. Il serait aussi normal que les FONGECIF
collectent les fonds dédiés au DIF et à la
professionnalisation, car la mise en oeuvre de ces dispositifs répond
à une logique régionale. Les OPCA nationaux de branche
pourraient continuer un certain temps à collecter certains
fonds, avec un resserrement des dispositifs.
En ce qui concerne la réorientation du rôle
des OPCA, il faut que ceux-ci mettent en oeuvre un service aux
salariés, et même aux demandeurs d'emploi. Toutes les
informations disponibles sur les évolutions, la visibilité,
l'accompagnement, l'orientation, devraient être mobilisées à
cette fin par les OPCA. Les prestataires de services en conseils
ingénierie présents sur le marché pourraient être commandités
par les OPCA.
Il appartient au législateur de prendre ses
responsabilités dans ces deux domaines, pour l'intérêt de
tous.
Mme Annie David a
demandé confirmation de ce que, dans le schéma exposé par
l'intervenant, le FONGECIF serait l'unique collecteur des fonds
dédiés à la formation continue et qu'une seule OPCA
interprofessionnelle régionale subsisterait, dotée d'une
mission de prestataire d'actions d'accompagnement à l'intention
des salariés et d'une mission d'anticipation de l'évolution de
l'emploi et des compétences. Elle a demandé comment cette
dernière mission, largement dépendante des réactions des
entreprises aux évolutions du marché, pourrait être mise en
oeuvre.
Mme Isabelle Debré a
noté l'impossibilité pour une OPCA d'anticiper l'évolution
des entreprises individuelles et a souhaité savoir comment il
serait possible d'assurer la transférabilité du DIF.
M. Jean-Claude Tricoche
a indiqué que les modalités de la gestion prévisionnelle des
emplois dépendaient de la taille et du secteur de l'entreprise.
Une grande entreprise peut redéployer ses effectifs de façon
interne. Dans les petites entreprises, c'est à la branche qu'il
appartient de mettre en oeuvre, autant que possible au niveau
territorial, les outils permettant de gérer au mieux les entrées,
d'anticiper sur les sorties et les recrutements nécessaires. Il
faut aussi renforcer l'employabilité des salariés, en repérant
et en développant les compétences susceptibles de favoriser
leur retour sur le marché du travail. Cette tâche n'est pas
assurée aujourd'hui.
Le DIF n'est pas transférable actuellement,
car il est rattaché à l'employeur qui le finance. De fait,
sauf dans quelques cas prévus par des accords de branche, le
DIF doit être consommé lorsque le salarié quitte son
entreprise. Par ailleurs, certaines entreprises n'autorisent le
DIF que dans le cadre des formations prévues dans leur plan de
formation : ainsi toute initiative du salarié disparaît-elle.
Si l'on mutualisait la collecte du DIF dans une caisse comme le
FONGECIF, la transférabilité, qui ne doit pas être limitée
à la branche, ne poserait plus de problème.
M. Jean-François Humbert
a demandé à l'intervenant quel était son sentiment sur la négociation
de branche en matière de formation professionnelle.
M. Jean-Claude Tricoche
a indiqué que la négociation de branche était en France la
principale forme de négociation sociale. Les négociations de
branche portent très peu sur le DIF. En ce qui concerne la
professionnalisation, les accords de branche fixent seulement
quelques stipulations dérogatoires concernant les durées de
contrat et les durées de formation, qui permettent aux
entreprises de rapprocher le contrat de professionnalisation de
l'ancien contrat de qualification, les OPCA fixant les
financements. L'UNSA ne récuse pas ce niveau de négociation,
mais les salariés sont de plus en plus mobiles et les parcours
professionnels de plus en plus complexes. De fait, on ne peut
fixer au niveau de la branche certains points intéressant la
stratégie des entreprises, et notamment des groupes. Il est
donc anormal que la négociation d'entreprise soit aussi faible
en France, spécialement en ce qui concerne le développement de
la qualification.